lundi 5 octobre 2009

Aô, le dernier Néandertal.

«AO», l'odyssée d'un film

Raphaël Stainville
25/09/2009 | le Figaro.fr
Après «L’Odyssée de l’espèce», «Homo sapiens» et «Le Sacre de l’Homme», Jacques
Malaterre se consacre depuis quatre ans à « Ao », une fiction monumentale 
racontant le destin du dernier Neandertal.
Après «L’Odyssée de l’espèce», «Homo sapiens» et «Le Sacre de l’Homme», Jacques Malaterre se consacre depuis quatre ans à « Ao », une fiction monumentale racontant le destin du dernier Neandertal. Crédits photo : (Patrick Glaize/UGC YM)

Cette immense épopée sur le dernier homme de Neandertal, véritable western préhistorique, sera l'un des événements cinématographiques de l'année 2010. Jacques Malaterre, son réalisateur, a reçu «Le Figaro Magazine» pour livrer, en avant-première, son carnet de tournage.

Le visage creusé, mangé par une petite barbe comme s'il n'avait pas dormi depuis trois jours, le corps sec et noueux, comme éprouvé par un long stage commando, mais le regard encore brûlant de passion, aussi noir que peuvent être bleus les yeux des marins qui ont traversé l'océan et essuyé des tempêtes, Jacques Malaterre peine à trouver des mots suffisamment forts pour décrire cette aventure qui l'occupe maintenant depuis près de quatre ans.
Il vient tout juste de poser sa caméra. Aux derniers jours de l'été, il était encore en Bulgarie, dans des grottes aux profondeurs abyssales, à mille lieues du premier village civilisé, ou survolant les à-pics vertigineux de Belogradchik pour tourner les ultimes rushes d'Ao, le dernier Neandertal, une fiction monstre inspirée du roman de Marc Klapczynski. Avant, c'était les calanques de Marseille, les marécages camarguais infestés de moustiques, la toundra ukrainienne balayée par le vent glaçé, le plateau du Vercors couronné de neige et les flancs du Massif central, boueux à perdre pied. Avec lui, près de 170 acteurs et figurants engagés pour le meilleur et pour le pire. «Ce que je leur ai fait faire, je te le jure, jamais aucune bête ne l'aurait fait.» Nus pour certains, à peine vêtus d'une peau de bête pour d'autres, ensevelis parfois sous des monticules de neige, par - 20 ou - 30 °C quand les équipes techniques étaient emmitouflées sous plusieurs épaisseurs de polaires et capuchonnées jusqu'au nez ; contraints d'arracher à pleines dents des kilos de viande fraîche et saignante, dix, vingt fois, pour les besoins d'une scène ; obligés de se lever au mitan de la nuit pour subir quatre heures de maquillage avant de prendre la route pour rejoindre le plateau isolé au milieu de nulle part sur des motoneiges... le réalisateur de cette épopée préhistorique, après neuf semaines de tournage parfois dantesques, ne peut cacher son admiration pour ses troupes. Ils se sont donnés corps et âme. Sans une plainte. Jamais. Et pourtant les conditions furent souvent épouvantables. Les acteurs étaient parfois si épuisés qu'ils refusaient de passer par le démaquillage après le tournage et s'endormaient dans leur caravane, leur masque de latex et de silicone encore posé sur le visage.
Jacques Malaterre a promis l'enfer à ses acteurs. Ils l'ont eu
Celui qui avait déjà réalisé L'Odyssée de l'espèce, Homo sapiens et Le Sacre de l'Homme, trois docu-fictions sur la préhistoire qui ont connu un immense succès à travers le monde, les avait prévenus : «Je ne voulais pas d'une préhistoire Mickey. En aucune façon, je ne voulais tourner ce film en banlieue parisienne dans un grand studio de cinéma. Pour que mes acteurs essayent de comprendre et saisissent comment vivaient les hommes préhistoriques, il fallait qu'ils puissent se confronter à la nature brute, sauvage.»
Direction into the wild. Ils n'ont pas été déçus du voyage. Jacques Malaterre leur avait promis l'enfer. Ils l'ont eu. Mais lui savait pouvoir compter sur des acteurs solides. Pendant deux ans, il a épluché 600 vidéos, organisé pendant quinze jours des répétitions en Angleterre avec 300 acteurs pour dénicher ses perles rares, des hommes et des femmes durs au mal, prêts à s'investir totalement dans un projet fou. Et capables d'exprimer par leur corps un langage créé de toutes pièces sans que le film soit sous-titré. Une gageure.
Son choix pour incarner les personnages principaux d'Ao s'est porté sur Simon Paul Sutton, un comédien anglais venu du théâtre underground, et sur l'actrice Aruna Shields, un ancien mannequin anglo-indien devenu star à Bollywood. Avant qu'ils ne signent leur contrat, il se souvient leur avoir dit, avec ses manières abruptes qui cachent une sensibilité extrême : «Ne faites pas ce film pour votre ego! Avec ce que je vais vous mettre comme maquillage sur la gueule, même votre mère ne vous reconnaîtra pas! Mais faites ce film avec moi, parce que jouer un homme qui a vécu il y a 30 000 ans, c'est le plus beau travail d'acteur que vous puissiez faire sur vous-même.»
Jouer. Jacques Malaterre n'est pas certain qu'il faille employer ce terme. C'est un adepte de l'Actors Studio. Pour lui, il convient plutôt de s'imprégner, «d'aller chercher au plus profond de soi des traces de ces hommes anciens, d'être préhistorique, sinon le film a tôt fait de virer au nanar du siècle». Il est vrai que lorsque l'on demande au premier venu de jouer un homme préhistorique, il n'est pas rare qu'il singe un crétin. Au contraire, à ses acteurs, Jacques Malaterre a demandé d'imaginer que Neandertal est un homme qui a survécu près de 300 000 ans dans un milieu hostile. Une histoire sur terre, infiniment plus longue que la nôtre. Cela force le respect.
Il savait pouvoir compter sur Craig Morris pour employer à bien les six mois de répétitions qui précédèrent le tournage afin que tous, acteurs et figurants, puissent se défaire du moindre habitus, de la moindre gestuelle qui les rattachaient à nos temps civilisés. L'homme est un personnage comme seul le cinéma peut en fabriquer. Malaterre l'a rencontré en Afrique du Sud à l'époque où il travaillait sur son premier docu-fiction sur la préhistoire, mais pensait encore queLucy était seulement une chanson des Beatles. Danseur, chorégraphe, acteur, Craig est une légende. Un jour, à 28 ans, alors qu'il doit jouer un babouin dans un spectacle de danse, il décide de s'enfermer pendant huit jours dans une cage, entouré de mâles qui l'agressent et de femelles qui cherchent à le séduire. Pendant vingt-quatre heures, il est resté prostré dans un coin, la tête baissée pour ne pas croiser le regard d'un mâle dominant. Depuis, il est devenu un spécialiste des mouvements simiesques.
Huit heures par jour, Craig a fait répéter chacun des gestes aux acteurs, imaginant les attitudes qui pouvaient être celles de Neandertal et de Homo sapiens. C'est que de cette aptitude à reproduire sur le plateau, par des températures parfois polaires, ces chorégraphies primitives, dépendait aussi la santé des acteurs.
Le tournage, reconnaît Malaterre, n'a pas connu de limite. Il ne s'est refusé aucun luxe. Aucune difficulté non plus, en voulant à tout prix que toutes les bêtes sauvages soient réelles, quitte à se passer des traditionnels mammouths, seulement évoqués sous forme d'un cimetière de carcasses, subtile métaphore de la fin d'un monde, celui d'Ao, le Neandertal, et des grands mammifères préhistoriques. Pour le reste, le réalisateur a fait venir la grande cavalerie de Jean-Philippe Varin : des bisons, des loups, des chevaux, des sangliers, des vautours traversent son film.... Clou du spectacle, Agee, 360 kilos pour 2,20 mètres de muscles soyeux, le seul ours blanc au monde dressé pour jouer sur un plateau de cinéma. Jacques Malaterre l'a déniché à Vancouver. Il l'a fait venir trois semaines en France avec son dresseur, Mark Dumas, ses 5 kinés, ses 30 kilos de saumon par jour et un petit billet de 200 000 euros. «Un beau cachet d'acteur», reconnaît Malaterre, mais c'était l'aboutissement d'un rêve.
Ao : il en rêvait depuis si longtemps de cette grande fiction préhistorique, de cet hymne au nomadisme. Le tournage a été extrême. Il aurait pu finir en naufrage. A l'aplomb d'un précipice, Simon Paul Sutton (Ao) a vu une pierre se dérober sous ses pieds : «Les spectateurs vont croire au trucage de cinéma. C'était un accident!», assure Malaterre, décidément béni des dieux. Pendant des jours, ils sont restés dans le Vercors, bloqués dans un refuge, sans pouvoir tourner une séquence. Mais dans la tempête, pareil au chef de quart, Jacques Malaterre savait garder son calme. Attendre, savoir dévier sa route, modifier ses projets, imaginer d'autres angles... Stéphane Peyron, arpenteur des mers, qu'il avait parfois au téléphone, le rassurait. Le résultat, promet-il, ce sont «des images sans artifice, plus vraies que vraies » ! Rendez-vous en salles le 31 mars.

1 commentaire:

Mimi a dit…

Eh bien vivement que l'on voie ça ! Déjà, j'ai adoré le bouquin et, rien que pour le travail fourni, ça vaut quand même le déplacement.