Neandertal était-il doué de compassion?
Caroline Depecker
(AFP)

Les sentiments laissent peu de traces archéologiques. Des chercheurs anglais se basent toutefois sur les restes d’individus malades ou infirmes, qui n’auraient pu survivre seuls, pour suggérer l’existence de la compassion
Neandertal ressentait-il des émotions? Loin d’être une brute épaisse plus proche du singe que de l’homme, comme il nous l’a été longtemps présenté dans les livres de préhistoire, Homo neanderthalensis pouvait parler. Il enterrait ses morts. Et les objets non utilitaires qu’il réalisait (pendeloques produites à partir de coquillages et d’ossements) attestent de l’existence chez lui d’une pensée symbolique, suggèrent les découvertes de ces dix dernières années. Peut-être même était-il doué de compassion. C’est en tous les cas ce que suggère une nouvelle étude réalisée par des archéologues de l’Université de York et publiée en octobre dans le journal britannique Time and Mind. Dans leurs travaux, les chercheurs se sont efforcés de tracer ledit sentiment à travers le temps: depuis les premiers hominines jusqu’à nous, les hommes modernes.
«Lorsque nous nous interrogeons sur les comportements associés aux individus des sociétés passées, nous avons tendance à nous focaliser sur leurs mœurs guerrières, synonymes de violence et de cruauté, explique Penny Spikins, principale auteure de l’étude. Mais il est important de souligner que les émotions positives comme la compassion ou le remords ont été des points clés de la réussite évolutive de certaines espèces comme de la nôtre.»
La compassion, dans sa définition la plus stricte, désigne l’état mental dans lequel nous nous trouvons lorsque nous percevons la détresse d’autrui et que nous désirons y remédier. Cette capacité engendre un comportement altruiste pouvant aller jusqu’à la mise en danger de notre propre intégrité physique.
Que savons-nous de la compassion chez les premiers hominines? Pour ainsi dire rien. Pour creuser le sujet, les chercheurs anglais ont recensé de façon la plus exhaustive possible les traces archéologiques témoignant d’individus malades ou infirmes et ne pouvant vraisemblablement pas se débrouiller seuls.
Tel est le cas du «Vieil homme de Shanidar» (–70 000 ans environ, Irak), un néandertalien ayant survécu à de multiples fractures et à une atrophie de son bras droit. L’individu, partiellement aveugle, sourd et ayant par ailleurs des problèmes de locomotion, a continué à vivre pendant 25 à 30 ans dans cet état. A la Sima de los Huesos, en Espagne, les restes d’un enfant Homo heidelbergensis (antérieur à Neandertal) ayant souffert de synostose crânienne précoce ont été retrouvés. Cette soudure des os entraîne un développement anormal du cerveau ainsi qu’une déformation du crâne. L’enfant ayant sans doute été atteint de retard mental handicapant a pourtant vécu entre cinq et huit ans.
Pareils exemples sont rares mais, pour les chercheurs, ils constituent un indice, certes fragile mais bien réel, de la prise en charge des plus démunis par un ou plusieurs individus appartenant aux premiers groupes humains. Poussant leurs réflexions plus en avant, les archéologues vont même jusqu’à proposer quatre étapes remarquables dans la construction du sentiment de compassion.
Il y a 6 millions d’années, l’ancêtre commun à l’homme et au chimpanzé, par de simples gestes de réconfort par exemple, commence à témoigner de la sollicitude à ses congénères. Puis, il y a 1,8 million d’années, notre ancêtre Homo erectus commence à intégrer cette compassion dans un début de pensée rationnelle: il prend soin des individus malades, partage largement ses ressources alimentaires (vis-à-vis des femmes enceintes et des jeunes enfants notamment), réserve un traitement spécial aux défunts et manifeste du chagrin. En Europe, entre –500 000 et –40 000 ans, la compassion devient ensuite un sentiment structurant les groupes d’Homo heidelbergensis et d’Homo neanderthalensis sur le long terme: elle permet la mise en place de collaborations heureuses comme la chasse où les hommes n’hésitent pas à mettre leur vie en jeu. Enfin, c’est seulement avec les hommes modernes, il y a 120 000 ans, que la compassion s’étend aux étrangers, aux animaux ou aux objets.
«Cette interprétation inhabituelle des traces archéologiques est audacieuse et intéressante, commente Marie Besse, professeure d’archéologie préhistorique à l’Université de Genève. L’altruisme est une composante essentielle de l’organisation de toute société et voir comment elle a pu émerger fait sens.» Est-il surprenant de parler de compassion (voir pourquoi pas d’autres émotions) pour Neandertal? «La compassion n’a sans doute pas été l’apanage de l’homme moderne, explique la chercheuse genevoise. A Shanidar (Irak), nous avons trouvé une sépulture ornée de fleurs de différentes couleurs: cela paraît très symbolique, très humain et proche de nous.»
Jean-Jacques Hublin, professeur à l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutive de Leipzig (Allemagne), est plus circonspect. Il s’interroge sur ce qui lui semble être «une tentation anthropocentrique courante d’humanisation des hominines même anciens. Lorsque nous nous basons sur les émotions que nous ressentons actuellement pour retracer ce qu’ont pu éprouver les premiers hommes, il est facile de projeter nos propres affects.» Pour le biologiste français, les comportements associés ici à la compassion, comme la prise en charge d’individus ou la chasse en groupe, doivent être considérés d’un point de vue avant tout adaptatif et non moral. «Chez les premiers chasseurs-cueilleurs, une femme pouvait se retrouver avec plusieurs enfants en bas âge, explique-t-il. Seule, la mère ne pouvait les élever, l’aide du groupe était nécessaire.»
L’affaire est loin d’être entendue et, comme le souligne Bruno Maureille, du CNRS et paléoanthropologue à l’Université de Bordeaux, si l’être humain a montré très tôt une complexité impressionnante de comportements au fur et à mesure que son cerveau se développait, c’est grâce au développement rapide de relations interindividuelles. «Les comportements laissent assez peu de traces archéologiques, explique-t-il. Néanmoins, cela ne nous empêche pas de tirer des conclusions sur les pensées des hommes du passé.» Et le chercheur de citer un dernier exemple: à Ferrassie, en Dordogne (France), un fœtus a été volontairement inhumé dans une sépulture datant de l’époque de Neandertal. «Ses parents ne pouvaient percevoir cette vie qu’à travers le ventre maternel et, pourtant, ils le considéraient déjà comme un individu faisant partie du groupe.»